07
May
2019
|
17:25
America/Tegucigalpa

COMMENTAIRE || Le retour aux sources conservatrices en Alberta

Jason Kenney veut ramener l’Alberta au cœur des débats nationaux, d’où la dimension pancanadienne importante que comporte son élection.

Par FRÉDÉRIC BOILY

La victoire sans équivoque du Parti conservateur uni (PCU) de Jason Kenney le 16 avril dernier―avec 54,8 % des voix exprimées contre 32,7 % pour le Nouveau Parti démocratique (NPD) de Rachel Notley―vient s’ajouter au cycle d’élections provinciales en Ontario, au Québec, au Nouveau-Brunswick et maintenant à l’Île-du-Prince-Édouard, qui a mis au pouvoir des gouvernements de droite, ou de centre droit dans le cas québécois.

La campagne électorale albertaine a été particulièrement féroce avec de (trop) nombreuses déclarations controversées, notamment de la part de candidats conservateurs. Le taux de participation à l’élection (64 %) est d’ailleurs une indication de la polarisation qui a prévalu durant la campagne. De plus, le débat intense gauche-droite n’a pas permis aux tiers partis d’y trouver leur place. Ni le Parti de l’Alberta de Stephen Mandel (9,1 %), ni le Parti libéral de l’Alberta de David Khan (1,0 %) et ni le Parti de la liberté conservatrice de Derek Fildebrandt (0,5 %) n’ont pu faire élire un seul candidat.

Le grand défi du NPD au pouvoir était de convaincre les électeurs albertains qu’il avait soutenu l’économie albertaine et l’industrie pétrolière avec des mesures comme la réduction de la production de pétrole et la location de wagons pour acheminer de plus grandes quantités vers les marchés extérieurs. Mais l’anxiété économique était si élevée que c’est plutôt le message conservateur, centré sur l’abolition de la taxe carbone et, surtout, sur la baisse de la taxation des entreprises (de 12 % à 8 % en quatre ans), qui a rejoint les préoccupations des électeurs des régions et de Calgary. Dans cette ville, les conservateurs sont redevenus, après la déconfiture subie en 2015, la force politique dominante qu’ils étaient dans le passé.

Heureusement pour le NPD, Edmonton lui est restée fidèle. Ainsi, il demeure en relativement bonne position, et rien n’indique que Rachel Notley quittera la tête du parti, elle qui l’a tenu à bout de bras tout au long de la campagne. Cependant, un important travail de reconstruction attend les néodémocrates, en particulier dans les régions, car les conservateurs déçus, qui avaient voté pour le NPD en 2015, sont revenus au bercail.

Plusieurs facteurs expliquent le résultat de l’élection. D’abord, bien avant son déclenchement, certaines politiques néodémocrates avaient été mal reçues dans les régions, qui se sentaient oubliées par le gouvernement. Par exemple, le projet de loi 6 visant à assurer la protection des fermiers et du travail agricole avait suscité, dès l’automne 2015, une intense contestation de la part des agriculteurs. Les électeurs des régions estimaient aussi que le gouvernement néodémocrate n’avait pas offert les ressources nécessaires pour assurer leur sécurité, et c’est pourquoi le PCU a promis, entre autres choses, d’embaucher 50 procureurs supplémentaires, tout en leur demandant d’être plus sensibles à la thèse de la légitime défense.

Ensuite, comme nous l’avons mentionné, l’insécurité économique, notamment le taux de chômage élevé à Calgary (7,6 % en février 2019 contre 4,4 % en janvier 2015, soit quelques mois seulement avant la victoire du NPD, en mai 2015), a joué un grand rôle et permet de comprendre la popularité de l’approche des conservateurs. Malgré la grande méfiance de la population à l’égard de Jason Kenney, on ne peut passer sous silence la prouesse du chef conservateur―car c’en est bien une―d’avoir su réunir les deux ailes de la droite qui, en 2015, se regardaient en chiens de faïence. Voilà qui a permis aux conservateurs unis de retrouver leur vigueur d’antan tout en canalisant leur rancœur contre Ottawa.

Enfin, on doit accorder une part de responsabilité indirecte au gouvernement fédéral. À partir du moment où il s’est porté acquéreur du pipeline Trans Mountain, sa responsabilité se limitait à s’assurer de la construction du projet d’agrandissement pour l’élection à venir. Or, quand le jugement de la Cour d’appel fédérale est tombé le 30 août 2018, affirmant que le gouvernement fédéral devait reprendre les consultations avec les Autochtones, ce fut probablement le début de la fin pour Rachel Notley. La critique conservatrice qui veut que des politiques environnementales plus sévères, comme la taxe carbone, sont inutiles pour s’assurer de l’acceptabilité sociale s’est alors trouvée confirmée bien avant le début de la campagne. Aux yeux des conservateurs, l’acceptabilité sociale est impossible à atteindre, notamment parce que certains groupes s’opposent par principe à tout développement pétrolier.

Pour le premier ministre Justin Trudeau, la donnée politique est maintenant complètement différente : les alliés d’hier ne sont plus là pour soutenir les politiques libérales. Avec l’arrivée de Jason Kenney, le gouvernement fédéral retrouve en quelque sorte un adversaire d’hier qui, pendant toute la campagne, a beaucoup parlé d’Ottawa. La volonté de Kenney d’en découdre avec les opposants aux sables bitumineux ainsi qu’avec les libéraux est bien réelle.

Certains ont trouvé que le premier ministre désigné avait adopté un ton plus conciliant le lendemain de l’élection après son long discours de victoire. Mais il ne faut pas s’y tromper. Le seul fait de lancer, en français, un inédit message au premier ministre du Québec exprimant son respect pour lui et faisant appel à son soutien pour le développement des ressources de l’Alberta―un geste que François Legault a qualifié d’« élégant »―ne doit pas couvrir son intention de fond : celle de ramener l’Alberta au cœur des débats nationaux. Derrière l’élégance se cache la détermination d’un nouveau premier ministre qui veut montrer à ses électeurs que l’époque de la « diplomatie de la conciliation » est terminée. D’ailleurs, ce ne sont pas les propositions qui manquent dans son volumineux programme Getting Alberta Back to Work. Le chef conservateur a même promis de tenir un référendum sur la péréquation s’il n’est pas satisfait des progrès au chapitre de la construction de pipelines. Cette menace, si on peut dire, pourrait se transformer en facteur de perturbation des relations fédérales-provinciales. Il faudra aussi voir jusqu’où ira sa « diplomatie de l’énergie » combative et comment elle se traduira dans la lutte contre les « intérêts particuliers ». Du côté du PCU, on a en effet repris la thèse selon laquelle quelques organisations qui luttent contre le développement des sables bitumineux reçoivent du financement en provenance des États-Unis.

C’est pourquoi le nouveau premier ministre de l’Alberta a exprimé sa volonté de défendre l’industrie des sables bitumineux en dehors de la province grâce à la mise sur pied d’une « cellule de crise » qui lutterait contre les critiques antipipelines. Notons également que son nouveau gouvernement entend mettre à contribution les Autochtones en créant une société d’État, Aboriginal Opportunities Corporation, pour soutenir leur participation financière aux projets énergétiques. De telles propositions permettront-elles de remettre l’économie albertaine sur les chemins de la prospérité ? Quant au marché du travail, les conservateurs devront accorder une attention particulière aux jeunes hommes (15-24 ans), qui font face à un taux de chômage élevé. Rien n’indique que les solutions seront faciles à trouver.

Chose certaine, cette attitude combative correspond à ce que les électeurs albertains qui ont voté pour les conservateurs recherchaient durant la campagne. Ce qu’ils veulent, ce sont des actions pour défendre les intérêts économiques et le secteur énergétique de l’Alberta, alors que l’on reprochait à Rachel Notley d’être trop passive. Pendant la campagne, leur sentiment d’exclusion économique (western alienation) est revenu au premier plan; pas un seul chef de parti n’a louangé le gouvernement fédéral. Justin Trudeau devrait en prendre bonne note.

Le premier ministre du Canada devrait aussi s’interroger sur une autre stratégie que l’on voit apparaître parmi ses troupes, celle de présenter négativement le chef conservateur Andrew Scheer et de le dépeindre comme une marionnette aux mains des conservateurs provinciaux. En fait, les conservateurs fédéraux ne demandent pas mieux que d’être mis dans le même sac que leurs homologues des provinces. C’est même ce qu’ils recherchent, soit de recréer l’alliance entre les conservateurs de l’Ouest et de l’Ontario qui a permis l’élection d’un gouvernement majoritaire à Ottawa en 2011. C’est pourquoi l’arrivée de Jason Kenney recèle une dimension pancanadienne importante, comme on n’en voit pas si souvent.


Frédéric Boily est professeur de science politique au Campus Saint-Jean.

Cet article a paru à l'origine le 30 avril dans Options politiques.